Jackalope
Alias: Lièvre cornu d'Amérique / Territoire: États-Unis
Le lièvre à bois de cerf du Wyoming : taxidermie inventée par les frères Herrick en 1932 — mais les lapins « cornus » existent vraiment.
Le jackalope — contraction de jackrabbit, le lièvre américain, et d'antelope — est ce trophée improbable qui orne bars et boutiques de l'Ouest américain : un lièvre naturalisé coiffé de bois de cerf ou de pronghorn. Son acte de naissance est daté et signé. Vers 1932, à Douglas, dans le Wyoming, deux frères adolescents formés à la taxidermie par correspondance, Douglas et Ralph Herrick, rentrent de chasse et posent une carcasse de lièvre à côté d'une paire de bois : l'association visuelle fait le reste. Le premier montage est vendu une dizaine de dollars à Roy Ball, qui l'expose dans le hall de l'hôtel La Bonte de Douglas — d'où il sera dérobé des décennies plus tard.
La petite blague devient industrie familiale — les Herrick en produiront des milliers — puis identité municipale. Douglas s'autoproclame « capitale mondiale du jackalope » : statues en ville, silhouette sur les enseignes, et surtout les fameux permis de chasse au jackalope délivrés avec le plus grand sérieux administratif, valables uniquement le 31 juin, entre deux heures et deux heures du matin. Le folklore accumulé autour de la bête est un festival d'humour de veillée : le jackalope chanterait en chœur avec les cowboys autour du feu en imitant leur voix, se laisserait piéger au whisky, et le lait de la femelle passerait pour un remède universel.
L'invention des Herrick a pourtant des racines plus anciennes et plus étranges qu'il n'y paraît. Les cabinets de curiosités et traités naturalistes européens représentent depuis la Renaissance un « lièvre cornu » (dit Lepus cornutus), et la Bavière taxidermise son wolpertinger bien avant le Wyoming. Or ces lièvres à excroissances ne sortaient pas de nulle part : le papillomavirus de Shope, décrit scientifiquement en 1933 — un an après le premier jackalope —, provoque chez les lapins sauvages de véritables tumeurs kératinisées en forme de cornes, parfois spectaculaires, sur la tête et le museau. Des « jackalopes » biologiques courent donc réellement les plaines, victimes d'un virus et non hybrides d'antilope.
L'ironie finale est que ce virus de lapin a une descendance scientifique majeure : premier virus tumoral identifié chez un mammifère, le papillomavirus de Shope a ouvert la voie aux travaux reliant papillomavirus et cancers, lignée de recherche qui aboutira aux vaccins contre le HPV. Le canular assumé du Wyoming et la vraie virologie se sont ainsi croisés au point que l'écrivain Michael Branch a pu consacrer en 2022 un livre entier à cette double histoire. Le jackalope est le cas d'école du cryptide-blague : personne n'y croit, tout le monde l'adore, et la nature s'est chargée d'en fournir une version authentique.
+ Observations marquantes
// Douglas, Wyoming
Douglas et Ralph Herrick assemblent le premier jackalope en taxidermie après une partie de chasse, une carcasse de lièvre s'étant retrouvée près d'une paire de bois. Le montage est vendu à Roy Ball, qui l'expose à l'hôtel La Bonte de Douglas.
// Université Rockefeller, États-Unis
Richard Shope décrit le papillomavirus qui provoque chez les lapins sauvages des excroissances cornées bien réelles — l'explication biologique des « lièvres cornus » représentés en Europe depuis la Renaissance, et le cousin scientifique involontaire du canular.
// Douglas, Wyoming
La ville institutionnalise sa créature : statues, festivités et permis de chasse parodiques valables le seul 31 juin. Le jackalope devient un emblème touristique revendiqué comme fiction, cas rare de cryptide officiellement municipal.
+ Explications rationnelles avancées
- Invention commerciale documentée et revendiquée : taxidermie des frères Herrick, Douglas (Wyoming), vers 1932
- Tradition européenne antérieure du lièvre cornu (Lepus cornutus, wolpertinger) recyclée par l'Ouest américain
- Papillomavirus de Shope : de vrais lapins porteurs d'excroissances cornées ont nourri l'imagerie
- Humour de veillée et bizutage touristique entretenant le folklore (chants, whisky, permis parodiques)
Note de statut
Classe 5 : invention documentée comme telle — les auteurs, la date et le premier acheteur du montage taxidermique sont identifiés, et la ville assume la fiction.
+ Questions fréquentes
- Le jackalope a-t-il déjà existé ?
- Non : c'est un montage de taxidermie créé vers 1932 par les frères Herrick à Douglas, dans le Wyoming, et devenu emblème touristique assumé. En revanche, le papillomavirus de Shope donne à de vrais lapins des excroissances cornées qui évoquent des cornes.
- D'où vient l'image du lièvre à cornes ?
- Elle précède largement le Wyoming : les naturalistes européens représentaient un « Lepus cornutus » dès la Renaissance, et la Bavière fabriquait ses wolpertingers taxidermisés. Ces images s'expliquent sans doute par des lapins réellement atteints de tumeurs cornées d'origine virale.
- Peut-on obtenir un permis de chasse au jackalope ?
- Oui, la ville de Douglas en délivre par milliers — mais il n'est valable que le 31 juin, date qui n'existe pas, entre deux heures et deux heures du matin. C'est un souvenir touristique parodique, pleinement revendiqué comme tel.