Singe de De Loys
Alias: Ameranthropoides loysi / Territoire: Venezuela, Colombie
Le « grand singe d'Amérique » de 1920 : un singe-araignée mis en scène, exploité par l'anthropologie raciste — canular démontré.
L'affaire tient tout entière dans une photographie : un primate assis sur une caisse, maintenu droit par un bâton calé sous le menton, les mains posées sur les cuisses. Selon François de Loys, géologue suisse rescapé d'une désastreuse expédition pétrolière menée de 1917 à 1920 dans la région du río Tarra, aux confins vénézuélo-colombiens de la sierra de Perijá, deux créatures agressives auraient attaqué son campement en criant et en projetant leurs excréments ; ses hommes auraient abattu la femelle. Il lui attribuait 1,57 m et, détail crucial, aucune queue. La peau et le crâne, censément conservés, auraient été perdus en route. Il ne resta que le cliché.
L'image aurait pu dormir dans un tiroir : c'est l'anthropologue franco-suisse George Montandon qui la découvre vers 1929 dans les papiers de De Loys et la propulse devant les académies parisiennes et la presse illustrée. Il baptise l'animal Ameranthropoides loysi, « l'anthropoïde américain de Loys ». Son empressement n'a rien d'innocent : Montandon défend une théorie polygéniste selon laquelle chaque « race » humaine descendrait d'un grand singe distinct de son continent. Un anthropoïde américain lui servait de chaînon pour rattacher les Amérindiens à une lignée séparée — un usage ouvertement raciste de la zoologie, chez un homme qui s'illustrera plus tard dans l'antisémitisme actif sous l'Occupation.
La communauté scientifique n'a guère été dupe. Dès 1929, des critiques — dont l'anatomiste britannique Arthur Keith — relèvent que la photographie montre simplement un singe-araignée (genre Ateles), primate commun de la région : mêmes proportions, même face, même pouce réduit. La queue, l'organe qui aurait tranché le débat, est justement invisible, coupée par le cadrage ou par la caisse. Aucun objet de référence ne permet d'évaluer la taille, et un plant de bananier — plante cultivée — trahit la proximité d'un habitat humain, loin de la jungle inviolée du récit.
La pièce finale arrive tardivement : dans une lettre de 1962, publiée en 1999 par le géologue vénézuélien Franco Urbani, le médecin Enrique Tejera — qui avait côtoyé l'expédition — raconte que l'animal était un singe-araignée apprivoisé, mascotte dont la queue malade avait été amputée, et que toute l'affaire relevait de la plaisanterie. Le « grand singe d'Amérique » est ainsi doublement résolu : une photo mise en scène, et une carrière posthume fabriquée par l'idéologie de son promoteur. Il reste étudié aujourd'hui comme cas d'école — non de primatologie, mais d'usage dévoyé de la preuve photographique.
+ Observations marquantes
// Río Tarra, sierra de Perijá (frontière Venezuela-Colombie)
Selon le récit de François de Loys, deux primates agressifs attaquent son campement ; la femelle est abattue et photographiée assise sur une caisse, un bâton sous le menton. Peau et crâne, censément prélevés, ne parviendront jamais à personne.
// Paris
George Montandon présente la photographie aux sociétés savantes et nomme la créature Ameranthropoides loysi, en l'enrôlant dans sa théorie raciste d'origines séparées des groupes humains. Des anatomistes, dont Arthur Keith, identifient aussitôt un singe-araignée mis en scène.
// Caracas, Venezuela
Une lettre du médecin Enrique Tejera, publiée par Franco Urbani, révèle que l'animal était un singe-araignée apprivoisé à la queue amputée et l'affaire une plaisanterie — l'aveu qui clôt formellement le dossier.
+ Explications rationnelles avancées
- Singe-araignée (Ateles) mis en scène : anatomie identifiée dès 1929, queue dissimulée par le cadrage
- Absence de tout élément de preuve : ni peau, ni crâne, ni échelle de référence sur la photo
- Plant de bananier visible trahissant un lieu habité, contredisant le récit d'une jungle vierge
- Témoignage d'Enrique Tejera (1962) : un animal apprivoisé à la queue amputée, présenté par jeu
Note de statut
Classe 5 : canular démontré — identification anatomique du singe-araignée, mise en scène établie et témoignage interne confirmant la supercherie, exploitée ensuite à des fins idéologiques.
+ Questions fréquentes
- La photo du singe de De Loys est-elle authentique ?
- La photographie existe bel et bien, mais elle montre un singe-araignée commun, mis en scène assis sur une caisse, la queue hors cadre. L'anatomie a été identifiée dès 1929, et une lettre d'un témoin, Enrique Tejera, a confirmé qu'il s'agissait d'un animal apprivoisé et d'une plaisanterie.
- Pourquoi cette affaire a-t-elle un arrière-plan raciste ?
- L'anthropologue George Montandon a promu la photo pour appuyer sa théorie selon laquelle chaque « race » humaine descendrait d'un grand singe distinct — les Amérindiens d'un anthropoïde américain. Cette instrumentalisation pseudo-scientifique, aujourd'hui unanimement rejetée, est la vraie raison de la célébrité du cliché.
- Existe-t-il de grands singes en Amérique du Sud ?
- Non : aucun grand singe (hominoïde) n'a jamais été documenté sur le continent américain, ni vivant ni fossile. Les plus grands primates sud-américains sont des singes à queue préhensile comme les singes-araignées et les singes laineux — précisément ce que montre la photo.